Article paru dans le Le Figaro, 24 avril 2026, par Caroline Beyer
REPORTAGE – Il y a un an, ce maître de conférences à Lyon II, spécialiste du Moyen-Orient, était violemment pris à partie par des étudiants pro-palestiniens avant de quitter l’amphithéâtre sous les huées. «Rien n’a changé», assure celui qui vit aujourd’hui sous protection à l’université.
En cette fin avril, le campus universitaire de Bron, ville de la banlieue lyonnaise qui jouxte Vénissieux, tourne au ralenti. Pour les quelque 15 000 étudiants de sciences humaines et sociales, c’est la dernière semaine de cours avant les examens de la fin mai. Au milieu de ce campus passe le tramway. «Palestine Intifada» ou «Stop à l’agression US et sioniste au Moyen-Orient», peut-on lire sur les murs qui bordent l’arrêt «Europe-université». À charge pour l’exploitant de la ligne d’effacer ces tags. L’université, elle, tente de les faire disparaître dans son enceinte, au jour le jour. En témoignent les traces laissées sur les vitres de la Maison des étudiants, et quelques restes, comme ce «Quentin Cheh» («bien fait» en arabe, adressé à Quentin Deranque, cet étudiant militant d’extrême droite, tué le 14 février dernier, en marge d’une conférence de l’eurodéputée insoumise Rima Hassan à Sciences Po Lyon). Et puis, il y a ces messages de bienveillance qui tranchent, voulus par l’administration et gravés sur plusieurs murs de la fac, comme ce «Je me sens humain quand je me sens ému».
Édifié dans les années 70, le campus de Bron, antenne de «Lumière-Lyon-II» est une trace vivante de l’époque. L’ambition était d’«ancrer» l’université dans les banlieues, à l’image de Paris VIII, à Saint-Denis (93). Sur fond de clivages idéologiques post 68, la grande université de Lyon s’était scindée. Plus de 50 ans plus tard, Lyon III, marquée à droite, propose la même offre de formation que Lyon II. Mais elle est plus attractive et plus cotée sur Parcoursup. Le campus de Bron accueille, de fait, davantage d’étudiants de milieux moyens et populaires. Installée au soleil sur une table en bois, une étudiante revêtue d’une abaya beige et d’un voile bordeaux travaille devant son ordinateur. Une autre, cheveux verts, piercing et sabots, traverse le campus. Il n’y a pas foule. «C’est presque déjà les vacances. On est sur une moitié, voire deux tiers d’absentéistes. On ne verrait jamais ça dans une université anglo-saxonne», maugrée Fabrice Balanche, maître de conférences depuis 2007 à Lyon II.
C’est ici qu’il a décroché l’agrégation de géographie en 1995. «À l’époque, c’était la meilleure préparation de province», répète-t-il, avant d’évoquer «un gros déclin à partir des années 2000-2010». «Avant, Lyon II, c’était la gauche socialiste, républicaine. Maintenant, c’est l’extrême gauche», lâche-t-il. Il évoque, pêle-mêle, les blocages par une quinzaine d’étudiants, la «fermeture administrative» aussitôt décrétée par la présidente, « toutes ces conneries d’étudiants grévistes qu’il ne faut pas pénaliser», «les débats sur le fait de donner la moyenne à tout le monde», mais aussi «l’islamogauchisme», un recrutement des enseignants-chercheurs et une distribution des allocations de recherches «idéologisés», le «clientélisme»… «Je suis un peu ’has been’. Je fais de la géopolitique avec des cartes. Je ne donne pas dans la géographie du genre, des représentations, l’anthropocène…», ajoute-t-il.
Un Ovni à l’université
Fabrice Balanche, c’est un visage qui a surgi sur les réseaux sociaux il y a un an. Dans une vidéo devenue virale, on découvre alors ce géographe spécialiste du Moyen-Orient interrompu dans son cours, le 1er avril 2025, par une quinzaine d’étudiants masqués et vêtus de capuches, casquettes ou keffiehs scandant « Racistes, sionistes, c’est vous les terroristes ». Derrière lui, devant le tableau de l’amphi, une banderole déploie le slogan « Pour une Palestine libre. Non au nettoyage ethnique». Hué, accusé de défendre le « projet colonial israélien », d’être «pro-Assad», il range ses affaires, le visage fermé, et quitte la salle.
L’action est revendiquée par le collectif d’extrême gauche Autonomes Lyon II, qui se définit comme «anti-colon, anti-France». Dans les jours qui suivent, Fabrice Balanche répond aux nombreuses invitations des médias. Et il ne mâche pas ses mots. «Ovni» car «prof de droite», il dénonce le communautarisme, l’entrisme islamiste et l’islamogauchisme à Lyon II. La présidente lui accorde la protection fonctionnelle, mais ne le soutient pas. Au contraire. Dans un média lyonnais, Isabelle von Bueltzingsloewen explique «ne pas avoir été étonnée» que l’interruption de cours «tombe sur ce collègue-ci», au vu de ses «positionnements sur Gaza». Dans la foulée, 50 universitaires appellent, dans Le Figaro, à sa démission. En retour, la présidente est soutenue par l’instance de représentation France Universités, qui dénonce «les fantasmes de l’’islamogauchisme», et dans une tribune signée d’une centaine d’universitaires, essentiellement de Lyon II. Chacun doit choisir son camp. Laurent Waquiez, le président LR de la région Rhône-Alpes, annonce, lui, la suspension de ses subventions à l’université. Pendant plusieurs semaines, «l’affaire Balanche» tourne dans les médias et divise.
«Rien n’a changé dans cette université», résume, un an plus tard, Fabrice Balanche. À l’exception de ces deux agents de sécurité, postés ce 21 avril aux portes de l’amphi où le professeur s’apprête à donner son cours. Une protection limitée aux seuls temps d’enseignement. Ce qui inquiète parfois sa femme, sage-femme, mère de ses deux enfants. «Mais il ne faut pas être trop parano», glisse l’intéressé. Si la présence des deux hommes permet d’éviter des face-à-face tendus, elle n’a pas empêché un récent placardage sauvage dans le même amphi. Des affiches rouges collées sur les tables avec le message «Extrême-droite, dégage de nos facs» et le visage de Fabrice Balanche, décrit comme «le prof meilleur ami des fascistes», signée de la FSE (Fédération syndicale étudiante), une organisation de la mouvance Solidaires. À la rentrée de septembre 2025, une campagne de tags du même type avait aussi visé le professeur. Aujourd’hui, si Fabrice Balanche est soutenu par «quelques collègues» dont il est proche, il est désabusé. «Ma carrière est finie. Je resterais maître de conférences. Si je n’avais pas quelques soutiens politiques, comme Laurent Wauquiez, ça serait pire encore», poursuit celui qui, depuis 2012, est conseiller municipal LR à Caluire-et-Cuire, commune de la métropole lyonnaise.
Mais Fabrice Balanche n’a pas toujours été «de droite». Ce petit-fils de résistants communistes franc-comtois a eu sa carte au Parti entre 16 et 18 ans. C’est un voyage en URSS, à l’été 1988, à l’ère de la Perestroïka, qui a douché ses convictions. Sur place, il découvre les «magouilles» de l’agence française spécialisée dans les voyages de jeunesse en terres communistes, les dessous du régime soviétique, les apparatchiks. «Cela m’a vacciné de toute idéologie, raconte-t-il. J’ai rompu avec le PC et tous mes copains. Je suis parti en Syrie à 20 ans». Pendant de longues années, il ne goûtera plus à la politique. Jusqu’en 2007. Cette année-là, il fait sa première rentrée comme maître de conférences à Lyon II, et refuse une proposition d’animation d’un stage de cartographie à Damas, organisé par la coopération allemande. «Quand je suis arrivé à la fac, elle était bloquée. Ça a duré deux mois. J’ai pris ma carte à l’UMP», raconte-t-il.
«Je ne suis pas très diplomate»
«Je ne suis pas malheureux, affirme-t-il. J’aime faire cours. Je suis libre de faire mes recherches, d’aller sur le terrain». Il travaille sur son prochain livre Grandeur et misère de l’axe iranien , qui paraîtra en septembre chez Odile Jacob. Dans une autre vie, il se serait vu avocat ou journaliste. Originaire d’une commune de Haute-Saône, où son père était bijoutier, il se souvient avoir raté le Cuej, l’école de journalisme de Strasbourg, «à cause de l’espagnol». Il aime «le terrain», où il a passé beaucoup de temps. «Pas le meilleur moyen de faire carrière pour un universitaire…», ajoute ce spécialiste de la Syrie et du Liban, qui fut marié pendant dix ans à une Syrienne, sa première épouse.
Depuis ses 20 ans, en 1990, il a passé une dizaine d’années dans ces deux pays du Moyen-Orient. De sa maîtrise de géographie sur la mutation agricole de la côte syrienne -qui l’a poussé à apprendre l’arabe pour «aller discuter directement avec les paysans, sans traducteur»-, à son service militaire en coopération, comme prof de français à Alep et Lattaquié, en passant par sa thèse, qui a donné lieu à un livre de référence sur la minorité alaouite, dont est issu le clan al-Assad. De l’invasion du Koweit par Saddam Hussein à la chute de l’ancien président syrien Bachar al-Assad, en passant par le printemps arabe.
Fabrice Balanche est-il une personnalité clivante ? «Oui, je pense qu’on peut le dire, s’amuse l’intéressé. Et je ne suis pas très diplomate, ajoute-t-il. «Réaliste», serait selon lui le terme qui le qualifierait le mieux. «Réaliste», lorsqu’il a affirmé dès 2011 que le régime de Bachar Al Assad ne tomberait pas en quelques jours (il est de fait tombé 13 ans plus tard), «réaliste», estime-t-il encore, lorsqu’il a affirmé que «Bachar Al Assad serait remplacé par des islamistes», prenant le contrepied des «positions béates» au début du printemps arabe.
«Beaucoup pensent que les islamistes vont mettre de l’eau dans leur eau», lâche-t-il. Fabrice Balanche aime les métaphores clivantes. C’est l’une d’elles, qui lui avait valu, en mars 2025, un signalement auprès de l’administration de la cellule discrimination son université. Lorsqu’une femme commet un attentat suicide, «ce ne sont pas 72 vierges qui pourraient l’attendre au paradis, mais peut-être 72 puceaux ? Non, ça sera un bon mari monogame», explique-t-il lors d’une réunion des référents «défense et sécurité» dix ans après le Bataclan, dans laquelle il intervient devant des étudiants, enseignants et personnels.
«En France, on a droit au blasphème. D’ailleurs, les étudiants avaient ri», se souvient-il. Au cours de cette même intervention, il avait estimé que le hidjab et la nourriture halal étaient une forme d’entrisme islamique. «Pour avoir étudié les phénomènes de communautarisme en Syrie et au Liban, j’ai pu les observer précocement en France, affirme-t-il. Ces kebabs où l’on ne vend plus de bière, les écussons halal, les tenues vestimentaires… Mais ce que je raconte ne plaît ni aux islamistes, ni aux gauchistes pour qui mon discours est réactionnaire». Fin mars 2025, il avait dénoncé sur CNews l’occupation d’une salle par des «gens que l’on peut qualifier d’islamogauchistes». Des étudiants du collectif Autonomies Lyon 2 voulaient y organiser deux soirées de rupture du jeûne du Ramadan. Dans la foulée, son cours était interrompu. Quelques jours plus tard, il dénonçait dans Le Point « le premier blocage islamiste en France ».
«Ils ne diraient pas la même chose si j’étais passé sur France Culture»
«En lisant l’espace, on peut lire le pouvoir», répète-t-il. Dans son bureau de l’UFR «temps et territoires» (ainsi rebaptisé à Lyon II pour dire «histoire et géographie»), Fabrice Balanche sort des ouvrages de sa bibliothèque. Son atlas du Proche-Orient, qui a été traduit en arabe, sa thèse, son habilitation à diriger des recherches sur le thème du «facteur communautaire dans l’analyse des espaces syriens et libanais». Un angle d’analyse controversé par certains chercheurs. «Fabrice Balanche a été très lucide sur la résilience de Bachar al-Assad, estime un observateur du Moyen-Orient, qui ne partage l’avis de ses détracteurs. Mais ces dernières années, il est sorti de son périmètre de chercheur. Il a ses chevaux de batailles». Dans cette bibliothèque, un livre sur Jean Ferrat attire l’oeil. «La culture communiste», sourit-il, avant de réciter les paroles de la chanson Le bilan.
Sur le campus de Bron, en cet après-midi d’avril, des étudiants tractent pour le NPA (Nouveau parti anticapitaliste). À leurs côtés, un stand tenu par l’Union étudiante, syndicat proche de LFI. Sur le terrain de tennis, des étudiantes échangent des balles. Derrière elles, sur les murs d’un bâtiment dans le jus des années 70, est écrit en grosses lettres «1er mai rouge». Il est 16h lorsque les étudiants de licence de géographie sortent du cours du professeur Balanche sur les rapports entre l’Europe et le Moyen-Orient dans les années 90. «Je sais vous allez me parler de quoi et j’ai pas envie d’en parler», nous répond une étudiante. «Ce qui s’est passé l’an dernier est compréhensible et légitime, estiment pour leur part deux autres étudiants. Le problème avec ce prof, c’est les propos qu’il tient sur Cnews, ou la récente tribune sur Quentin Deranque dans Le Figaro . On se dit que c’est biaisé». Un jugement qui laisse Fabrice Balanche de marbre. «Ils ne diraient pas la même chose si j’étais passé sur France Culture», rétorque-t-il.